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Havraise méconnue, Marie Le Masson Le Golft (Le Havre 1749 - Rouen 1826) fut à la fois naturaliste, dessinatrice, femme de lettres et pédagogue, s'imposant dans un univers scientifique alors presque exclusivement masculin. Pour les Journées européennes du patrimoine 2026, la bibliothèque patrimoniale présente ses manuscrits, archives et publications. Parfait exemple des femmes de sciences oubliées par l'Histoire, elle a bravé les barrières de son époque pour participer à l'aventure intellectuelle des Lumières.
Abbé Jacques-François Dicquemare, Portrait de M. LMLG, gravé par Hubert Sellier (BMR Ms I-3), 18ème siècle, Rouen.
Fille de Jean Le Masson, capitaine de navire, et de Marie Anne Le Golft, descendante de navigateurs marchands, elle naît le 25 octobre 1749 au Havre, paroisse Notre-Dame. Marie développe sa curiosité pour les sciences grâce à l’enseignement de deux amis de son père : Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette, navigateur et hydrographe et Jacques-François Dicquemare, célèbre abbé naturaliste qui la forme à la physique expérimentale, à l'astronomie et à la biologie marine, avant d’en faire sa collaboratrice. Légataire des manuscrits de ce dernier sur les mollusques et la flore marine, elle en achève la rédaction en 1789. Elle tentera en vain de leur trouver un éditeur, tout en poursuivant ses propres œuvres scientifiques et littéraires.
Marie Le Masson Le Golft, Balance de la nature, 1784, À Paris, Chez Barrois l'aîné.
Elle écrit Entretien sur Le Havre (1781) et les Annales de la ville du Havre de 1778 à 1790, témoignant de l'histoire de sa ville natale et des grands travaux du port, qui assure alors un soutien logistique à la guerre d’indépendance américaine. Naturaliste audacieuse, dans Balance de la nature (1784), elle propose un système de notation pour évaluer les animaux, les plantes et les minéraux selon leur utilité, leur beauté ou leurs qualités. Avec Esquisse d'un tableau général du genre humain (1786), elle tente de cartographier l'humanité, ses peuples, langues, religions, mœurs et coutumes, sous forme de planisphère. Salué par ses contemporains, son travail de compilation et de vulgarisation des connaissances de son temps n'échappe pas à leurs préjugés moraux, bien qu'elle défende l'égalité de tous les êtres humains.
Esquisse d'un tableau général du genre humain où l'on aperçoit d'un seul coup d'œil les religions et les mœurs des différents peuples, les climats sous lesquels ils habitent et les principales variétés de forme et de couleur de chacun d'eux
par Mademoiselle Le Masson Le Golft, du Cercle des Philadelphes, exécuté par M. Moithey, 1786, Paris.
Ses articles scientifiques sont publiés dans les revues d’institutions savantes, ce qui est un exploit pour une femme du XVIIIe siècle : Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, Société d’émulation de Rouen, Académie des sciences, lettres et arts d'Arras, Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, Cercle des Philadelphes du Cap-Français, colonie de St-Domingue, Académie royale d'éducation de Madrid, Société royale de Bilbao, Académie impériale des sciences de St-Pétersbourg.
Vouant une importance capitale à l’instruction, elle publie les Lettres relatives à l'éducation (1788), où elle prône une pédagogie moderne et ouverte, notamment pour les jeunes filles. Préceptrice puis enseignante dans des pensions privées, elle tente d’intégrer, mais sans succès, l’École de la Légion d’honneur. Vivant dans une grande ville portuaire qui s'enrichit grâce au commerce triangulaire (y compris sa propre famille), elle se positionne avec courage contre l'esclavage et les maltraitances indignes dont elle est témoin sur les bateaux, au nom de l’égalité entre les hommes.
Marie Le Masson Le Golft, Balance de la nature, 1784, Paris, Chez Buisson.
La Révolution bouleverse son quotidien. Pour subvenir à ses besoins, elle s'installe à Paris comme préceptrice à partir de 1790. Elle y côtoie de grands esprits de l'époque : l'abbé Grégoire et le naturaliste Bernard-Germain de Lacépède. En 1797, elle s'établit définitivement à Rouen, professant l’histoire, la géographie et le dessin. En 1799, elle gagne un procès en diffamation contre son employeuse, maîtresse d’une pension pour filles rue Beauvoisine. Elle s'éteint à Rouen, rue Sénécaux, le 3 janvier 1826, à l'âge de 76 ans, dans un relatif anonymat malgré une vie entière dédiée à la transmission des savoirs. Ses archives ont été léguées à la Bibliothèque de Rouen.